Le scanner, ou tomodensitométrie (TDM), est devenu l’un des outils les plus précieux de la médecine moderne. Capable de produire des images tridimensionnelles détaillées de l’intérieur du corps grâce aux rayons X, il permet chaque année de diagnostiquer des cancers, des embolies pulmonaires, des fractures complexes ou encore des accidents vasculaires cérébraux. Pourtant, une question revient régulièrement dans la littérature scientifique : cette exposition aux rayonnements ionisants pourrait-elle, à long terme, favoriser l’apparition de cancers ?

Une étude qui fait du bruit
En avril 2025, une vaste étude publiée dans le JAMA Internal Medicine a relancé le débat. Menée par la Dre Rebecca Smith-Bindman de l’Université de Californie à San Francisco, elle s’appuie sur les données de plus de 140 établissements de soins américains, regroupées dans un registre international des doses de scanner. En 2023, environ 93 millions d’examens ont été réalisés sur près de 62 millions de patients aux États-Unis. En modélisant les doses de radiation reçues par organe et en les croisant avec des outils d’estimation du risque cancérigène, les chercheurs arrivent à un chiffre qui interpelle : l’imagerie par scanner pourrait être responsable d’environ 103 000 futurs cas de cancer aux États-Unis. Si les pratiques actuelles se maintiennent, cela représenterait jusqu’à 5 % de l’ensemble des nouveaux diagnostics de cancer chaque année, un ordre de grandeur comparable à celui attribué à la consommation d’alcool.
Comprendre le risque : faible, mais non nul
Pour bien interpréter ces chiffres, il faut d’abord comprendre la nature du risque. Les rayonnements ionisants, même à faibles doses, peuvent provoquer de légères altérations de l’ADN au sein des cellules. Dans la grande majorité des cas, ces dommages sont réparés sans conséquence. Mais à l’échelle d’une population exposée par dizaines de millions, même un risque individuel infime peut se traduire par un nombre significatif de cancers supplémentaires sur l’ensemble d’une vie.
Les cancers les plus fréquemment projetés chez l’adulte sont ceux du poumon, du côlon, de la vessie et du sein, ainsi que la leucémie. Chez l’enfant, ce sont les cancers de la thyroïde, du poumon et du sein qui dominent les projections.
Certains groupes sont particulièrement vulnérables. Les nourrissons exposés avant l’âge d’un an seraient dix fois plus susceptibles de développer un cancer lié aux rayonnements que les autres patients. Les enfants en général présentent une sensibilité plus élevée que les adultes, car leurs tissus sont en pleine croissance et leurs cellules se divisent activement, ce qui les rend plus réactifs aux perturbations de l’ADN.
L’Europe confirme la tendance
Ces résultats ne sont pas isolés. La grande cohorte européenne EPI-CT, qui suit des centaines de milliers d’enfants ayant subi des scanners dans plusieurs pays européens dont la France, a publié en 2023 dans The Lancet Oncology des données montrant une augmentation modeste mais mesurable du risque de cancer cérébral chez les jeunes patients exposés aux rayonnements lors de scanners crâniens. En France, environ 100 000 examens scanners de la tête sont réalisés chaque année chez des patients de 0 à 15 ans
Le surdiagnostic et le sur-usage, cibles prioritaires
La véritable alerte des chercheurs ne porte pas tant sur les scanners médicalement indispensables que sur leur usage excessif. Depuis 2007, le nombre de scanners réalisés chaque année aux États-Unis a augmenté de plus de 30 %, et de nombreux examens seraient effectués sans réelle nécessité médicale, exposant la population à une dose de radiation cumulative évitable.
Les auteurs citent en exemple les scanners prescrits pour de simples infections des voies respiratoires supérieures, ou pour des maux de tête sans signes cliniques alarmants. Ces examens dits « de faible valeur » font courir un risque statistique sans apporter de bénéfice diagnostique proportionné.
Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain
Il serait dangereux et contre-productif de tirer de ces données une conclusion alarmiste. Les spécialistes insistent sur un point essentiel : les bénéfices du scanner dépassent largement ses risques lorsqu’il est médicalement justifié. Le risque lié à la maladie non détectée ou non traitée est bien supérieur au risque induit par l’examen lui-même. Un scanner prescrit à bon escient pour détecter une tumeur, évaluer une appendicite ou guider une intervention chirurgicale reste un acte salvateur.
Par ailleurs, il convient de rappeler qu’il s’agit pour l’instant de projections statistiques basées sur des modèles mathématiques, et non d’une démonstration directe de causalité. Les chercheurs reconnaissent qu’il n’existe pas encore de preuve directe liant de faibles doses de rayonnement médical à l’apparition de cancers chez des patients individuels.
Ce que cela change en pratique
Ces travaux plaident avant tout pour une utilisation raisonnée de l’imagerie. Plusieurs recommandations émergent naturellement : Les professionnels de santé sont encouragés à appliquer rigoureusement le principe de justification, ne prescrire un scanner que lorsqu’il est vraiment nécessaire, et le principe d’optimisation, qui consiste à délivrer la dose de rayonnement la plus faible possible pour obtenir une image de qualité suffisante.
Le scanner est un outil médical d’une valeur inestimable, et aucun patient ne devrait refuser un examen médicalement justifié par crainte d’un risque de cancer hypothétique. Mais à l’heure où cet outil est parfois prescrit par excès de précaution, par réflexe ou pour des raisons de confort diagnostique sans véritable urgence clinique, les données scientifiques invitent à la sobriété. Le meilleur scanner est celui qui, prescrit au bon moment et avec la bonne dose, sauve des vies sans en menacer inutilement d’autres.
